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Immuable Bécaud
Josée Lapointe, Le Soleil, Montréal, 24.10.98
Commencer une entrevue avec Gilbert Bécaud sur un imbroglio, ce n'est pas vraiment
l'idéal. Vendredi dernier, alors que nous l'attendions devant la porte de sa suite, à l'étage d'un hôtel du centre-ville de Montréal, il parlait tranquillement avec son agent, en bas, au bar. Après 20 minutes, nous
nous trouvons enfin. «Je vous attendais à votre chambre!» Il se lève, souriant. «Mais on n'invite pas comme ça une jeune femme dans sa chambre!»
À ce moment de la journée et au coeur d'une épuisante tournée de promotion, Monsieur 100
000 volts avait peut-être l'esprit toujours allumé, mais il semblait connaître une petite baisse d'énergie. Ça n'allait pas durer longtemps, a-t-il promis. «Avec un bon gin tonic, je serai d'accord.»
À
l'aube de ses 71 ans - c'est son anniversaire aujourd'hui -, Gilbert Bécaud est plutôt en forme. Il vient donc refaire au Québec le spectacle qu'il avait monté à l'Olympia de Paris l'an dernier. Il investira ainsi
pendant quatre soirs le Capitole, du 28 au 31 octobre, après s'être produit, entre autres, à l'hémicycle du Centre Molson, à Montréal.
En 48 ans de carrière, en fait, Gilbert Bécaud n'a jamais cessé de se
produire sur scène. «Quand je chante, je ne suis jamais malade. Quand je ne fais rien, j'attrape toutes les maladies.» Il y a à peine trois ans, il a donné 249 spectacles dans la même année. «On a été obligés de
changer un des guitaristes parce que le sang lui coulait sur les doigts. Il n'en pouvait plus!» Et lui, dans tout ça? «Moi, je ne peux pas me faire remplacer.»
C'est vrai. Bécaud est là, immuable, avec ses
chansons béton, ses mélodies immortelles, son accent du sud, son charme suranné. On ne décide pas de durer. On le fait, et après on constate. Gilbert Bécaud lui-même ne connaît pas le secret de sa longévité
artistique: parfois ça colle, parfois non. «C'est quelque chose de très spontané, explique-t-il. J'ai envie de donner et de recevoir.»
Mais là s'arrête l'explication. Il l'avoue, ça le dépasse. Plus encore:
il ne cherche pas à comprendre. «Si je savais comment, je ne saurais plus faire. C'est épidermique, ça ne se contrôle pas.»
Pourquoi une chanson fonctionne ? Pourquoi Et maintenant, Je reviens te chercher,
Nathalie et Seul sur son étoile sont devenus des classiques chantés par coeur par toutes les générations? C'est le mystère de la création... «Si je savais la recette... Mais je ne suis pas un industriel de la
chanson, je reste un artisan. Sinon, ce serait du show-business.»
Ce qui fait que cet artisan, quelques fois, est bien fier du résultat de son travail, sans trouver aucun écho. Alors qu'à d'autres moments...
«Parfois, on écrit quelque chose sur le coin d'une table, et tout d'un coup, paf...»
Gilbert Bécaud adopte un peu la même attitude de détachement avec sa voix. Jamais, depuis qu'il chante, il ne l'a
dorlotée. «Si je fais attention? Comme vous voyez, je ne bois pas, je ne fume pas...» Il rigole, avale une gorgée de gin en regardant les volutes de la fumée de sa cigarette. «Je crois que plus on soigne sa voix,
plus on la rend fragile.» Si nécessaire, en studio, il se racle la gorge et ça y est. Tout est dans la tête, explique-t-il. «Je n'ai jamais entendu Piaf faire des vocalises...»
La folie
De toute
façon, estime-t-il, rien n'est moins compatible que les excessives précautions et la folie créatrice. «Un artiste doit avoir la folie, pour moi, c'est indispensable. Nous ne sommes pas là pour être raisonnables. Un
artiste doit être fol, sinon ça ne vaut pas la peine de se déranger pour lui.»
Croit-il avoir cette folie ? Oui. En tout cas, on raconte que sur scène, Gilbert Bécaud n'est pas le même homme. «Moi, je ne
m'en rends pas compte. Comme le docteur Jekyll et Mr Hyde.» Mais il ne se met pas pour autant sur le pilote automatique lorsqu'il monte sur scène. Gilbert Bécaud a horreur de la répétition et des gestes tout appris.
«L'habitude, ce n'est pas bien.»Seulement, la folie est parfois difficile à assumer. «C'est très dur pour les nerfs, explique-t-il. Il faut avoir la santé pour être sincère.» Un spectacle lui demande en effet une
énorme énergie psychique et nerveuse. L'instinct prend alors le dessus, et l'animal entre en scène.
C'est donc là que ça se passe, sur la scène, entre lui et le public. «La scène, il n'y a que ça de vrai.»
Malgré le trac qui ne l'a jamais lâché ? «C'est vrai, je ne m'habitue pas. Les quelques mètres qui séparent la coulisse de la scène sont les plus difficiles à passer. Mais après 10 minutes, ça va.»
Il n'a pourtant jamais eu envie de mettre un terme à cette énorme pression.
-«Je ferais quoi à me reposer?
- Heu, jouer au golf ?
- Ah non, le golf, ça m'emmerde. Je préfère les sports plus
violents, comme le polo. Encore, cet été, je me suis pété la clavicule.»
Vraiment, le voltage n'a pas diminué avec les années.
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