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Bécaud débarque avec une parcelle de son répertoire
Linda Corbo, Le Nouvelliste, Montréal, 24.10.98
Depuis une semaine et jusqu'au début novembre, Gilbert Bécaud sillonne le Québec pour y
semer une parcelle de son répertoire, un puits de mots qui peut sembler sans fond mais qui se chiffre à quelque 400 chansons. Demain soir, sur la scène de la salle J.-Antonio-Thompson, comme partout ailleurs, il
fera son tri à travers 48 ans de métier et une imposante collection de succès. «C'est ça le problème...», laisse-t-il tomber. Un peu plus et on l'entendrait fredonner «Et maintenant que vais-je faire...»
À Paris en 1988, il avait contré son problème en concoctant deux spectacles différents.
Ses admirateurs avaient donc deux menus de chansons en mains avant d'acheter leur billet. Au Québec, il ira d'une table d'hôte assortie de ses toutes grandes, un peu comme il l'a fait à l'Olympia l'an dernier, un
spectacle qui fait aujourd'hui l'objet d'un double album.
Pour le reste, il jouera avec l'instinct du moment. «Il y a deux genres de personnages sur scène», dit M. Bécaud. «Il y a les organisés, qui chantent
toujours leurs chansons dans le même ordre et de la même façon, et il y a ceux qui s'appuient sur l'influence du soir.»
Indéniablement, il choisit la deuxième option. «C'est une manière de faire qui vous met
plus sur les nerfs mais c'est la mienne. Autrement, c'est au-dessus de mes forces.»
En conférence de presse, il fait les choses de la même façon, sur l'instinct du moment. Dans la salle où on l'attend, il
surgit comme une bouffée d'air d'outre-mer, la bonne humeur au visage, la chemise sortie et la rigolade à l'avant-plan. D'ailleurs à vrai dire, on ne rencontre pas Gilbert Bécaud comme on visite son répertoire.
Quiconque se fie sur la profondeur des textes qu'il interprète peut rester interloqué devant une attitude qui s'en éloigne, pour flirter davantage avec une douce insouciance.
Quittant le micro et la table
qui lui sont destinés pour rejoindre ceux qui le questionnent, il prend plaisir à s'éloigner des conventions, à contrer la routine. Sur scène, il s'en fait un devoir. «Il faut fuir l'habitude, c'est la chose la plus
grave. Encore une fois, c'est beaucoup plus fatiguant sur les nerfs mais avec une cigarette et un petit coup de rouge, ça va», sourit-il.
À la table d'un restaurant, les cigarettes grillent les unes à la
suite des autres pendant qu'il parle d'un trac qui le tenaille toujours après quasi un demi-siècle de métier. «Les périodes de doutes et de fausses certitudes, on en traverse sans arrêt. Et ce n'est pas spécifique à
Bécaud. Le temps et la célébrité n'ont rien à voir.» Le trac peut d'ailleurs le surprendre en pleine soirée de relâche, soudainement comme ça, à 20 h, dans sa chambre d'hôtel, rigole-t-il.
Dans le décompte
de ses tournées, il y a encore la Chine et l'Inde qu'il n'a pas visitées. Le reste de la planète aura pu le voir et l'entendre à loisir. «Il n'y a pas longtemps, j'ai fait 249 spectacles en une année.» L'an dernier,
il en a présenté près d'une centaine. «Je ne connais pratiquement que les aéroports, les hôtels et les théâtres. Je n'ai pas le temps pour autre chose. En tournée, je suis complètement prisonnier du soir.»
Au Québec, son dernier passage remonte à 1995, alors qu'il avait foulé les planches dans la ville de Québec et dans les salles de quelques autres villes intermédiaires, sans visiter Montréal. En ce qui concerne la
métropole, le dernier public à l'y avoir entendu est celui des Francofolies, en octobre 1992.
Cette fois-ci, le producteur Guy Latraverse lui a préparé un itinéraire qui l'amène de Rouyn à Montréal (hier) en
passant Trois-Rivières (demain), Laval (mardi), Québec (28, 29, 30 et 31 octobre), Ottawa (2 novembre), Shawinigan (3 novembre) et Sherbrooke (5 novembre). Ce soir, il est à Drummondville et y célébrera ses 71 ans.
Mais l'âge, il s'en fout carrément. «J'ai rencontré dans ma vie des vieillards qui avaient 20 ans.»
Et quant à lui, le passé n'a aucune emprise. Les diverses époques qu'il a traversées, qu'elles soient
belles ou moins, sont révolues et oubliées. M. Bécaud ne vise que la prochaine. «Si on ne regarde pas en avant, ça ne vaut pas la peine», lance-t-il. «Je ne m'intéresse pas au passé. Je n'arrive pas à m'y
intéresser.»Le Québec lui rappelle néanmoins de beaux moments en compagnie des Gilles Vigneault, des René Lévesque et du maire Drapeau notamment. «Je connais bien votre pays.» Mais sur scène, le pays ou la ville lui
importent peu. «Qu'on soit à Rouyn ou à Belfort, c'est la même chose. À partir du moment où il y a une scène et un public...», donne-t-il à entendre dans un haussement d'épaules.
De toute manière, le défi
est le même. «Le public, c'est vous qui le faîtes. Lui (le public), il est là pour être séduit, pour se laisser convaincre», dit-il avec, justement, cette inclination pour la séduction qui transcende constamment ses
propos. «Faut jouer par l'instinct. C'est la seule arme sur laquelle je peux compter.» À son piano, les éternelles et immuables prendront la relais avec l'enfilade des Je t'appartiens, Et maintenant, C'est en
septembre, L'important c'est la rose, Je reviens te chercher, La vente aux enchères et compagnie.
Comme à l'Olympia donc, à une différence près cependant puisqu'au Québec, on lui impose une entracte. Il hait
les entractes. «Ça coupe», plaide M. Bécaud, d'un air irrité. «C'est comme lorsqu'on fait l'amour et que le téléphone sonne», image-t-il maintenant, tout sourire, avant de reprendre dans une référence un tantinet
plus poétique. «L'entracte, c'est l'acte le plus difficile à chanter... Ça ne vient pas de moi, ça.»
Pour le reste, faut s'attendre au même bon vieux Gilbert Bécaud. «Ah non», proteste monsieur 100 000
volts. «Il est meilleur... On doit bien ça au public!»
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