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Bécaud revient nous chercher
Jean Beaunoyer, La Presse, 17.10.98
Impossible de réaliser une entrevue sérieuse avec Gilbert Bécaud. J'ai beau m'armer de
questions pertinentes, m'appuyer sur des documents qui remontent aux années 50 quand il débutait à l'Olympia de Paris: il oublie les dates, se moque de lui-même et tourne tout en ridicule, riant des choses absurdes
de la vie. Et à chaque rencontre, je me laisse prendre.
Par exemple, cette histoire des poumons roses. À 71 ans, Bécaud
fume deux paquets de cigarettes par jour et chante trente chansons tous les soirs en tournée, comme il le fera d'ailleurs le 23 octobre au Centre Molson. Il voyage encore dans tous les pays du monde sauf la Chine et
l'Inde et bouge comme le monsieur 100 000 volts qu'il a toujours été.
«Mon médecin m'a examiné de la tête aux pieds récemment et tout va bien, même les poumons. Il ne savait pas que je fumais deux paquets
par jour. Quand il a appris, il a fait son enquête. Il semble que je suis un cas: j'assimile la nicotine. Un cas sur 3000. Et mon système réagit comme si je fumais deux cigarettes par jour, pas plus. Comme René
Lévesque, j'ai les poumons roses», affirmait Gilbert Bécaud en s'en allumant une autre.
Je ne vous demande pas de croire tout ça mais admettons tout de même que l'homme jouit d'une impressionnante santé et
que ça doit être le bonheur de vivre et de chanter qui le transporte. Je ne vois rien d'autre.
Gibert Bécaud est aussi un homme fidèle. Après 48 ans de carrière, on l'est forcément. Fidèle à son métier, à
ses convictions, à un style, à sa cravate à pois et aux Québécois qu'il visite régulièrement.
«En pleine période yé-yé, moi, j'écrivais un opéra (L'Opéra d'Aran, en octobre 1962). Je ne suis pas carriériste:
je n'assiste jamais aux premières et je ne suis pas mondain. Je préfère ma famille et la pêche à Toulon. Je n'ai pas beaucoup d'amis dans ce métier. Il y a bien Charles (Aznavour) mais on voyage tout le temps.» Le
public m'est fidèle au Québec mais ailleurs, c'est pareil. Et je continue parce que si je m'arrête de chanter, je tombe...»
Parlant de fidélité, il y a cette histoire que Brigitte Bardot raconte dans son
autobiographie, à propos de Bécaud. Ils auraient eu une aventure ensemble, il y a fort longtemps quand Bardot était B.B. dans les journaux du monde entier.
«À l'époque, Brigitte Bardot c'était quand même...
J'allais pas rater une occasion pareille. Même l'ayatolah Khomeiny aurait succombé.»
Dans ce cas-ci, je n'éprouve aucune difficulté à le croire. De vrais poumons roses, cette fois-ci.
Une passade qui
a passé évidemment. Et Bécaud à cette époque reluquait déjà les États-Unis. En 1965, on lui propose même de faire carrière aux USA à condition de s'y installer. Bécaud a été le premier compositeur français à percer
le marché américain avec plusieurs de ses chansons qui ont occupé les premières places du Hit Parade. Les Everly Brothers ont chanté Let It Be Me (Je t'appartiens) dans les années 60, Vicky Car interprétait It Must
be Him un peu plus tard et une centaine d'artistes américains ont chanté et enregistré What Now my Love, (Et maintenant) dont Sonny and Cher.
«Je suis finalement trop Camembert, trop pain baguette, trop
Français quoi pour vivre aux États-Unis. Et pourtant j'ai épousé une Américaine.»
Et il a composé C'est en septembre avec Neil Diamond qui le visite parfois dans sa ferme du Poitou. Il a travaillé également
avec Stevie Wonder. Notons que Gilbert Bécaud a composé plus de 400 chansons qui tournent depuis des années dans le monde.
«Je n'ai jamais écrit les paroles de mes chansons à l'exception de quelques chansons
en anglais. Parce que j'ai appris l'anglais tout petit quand Miss Bora venait à la maison. Mes parents travaillaient à cette époque et Miss Bora s'occupait de moi et me parlait toujours en anglais.»
Ce qui
lui a permis de connaître une autre langue et de chanter ailleurs quand il a grandi.«Les jeunes chanteurs français ne sortent pas assez. Quand j'ai commencé, ça me coûtait cher. Je ne faisais pas mes frais mais je
me faisais connaître. Parce que la chanson française se porte bien actuellement mais on ne le sait pas à l'étranger. Les jeunes sont tellement bien en France, qu'ils ne sortent plus: ils s'installent.» Et Bécaud ne
s'est jamais installé. Il recommence à zéro, tous les soirs. Ce n'est pas raisonnable.
«Mais quand on est raisonnable, on devient escroc!» dit Bécaud qui ne pouvait mieux dire.
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