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«Ce sont les bravos qui vous font vivre»

Alain Brunet, La Presse, 02.10.92

«Oh! c'est solennel! Je suis très impressionné... Bon... Mon nom est Gilbert Bécaud», dit à la blague le monsieur en veston, qui vient d'affronter les flashes et de s'asseoir devant les journalistes.

Il sourit, il a l'air gentil, un peu buzzé par son voyage en avion. Le monsieur s'appelle effectivement Gilbert Bécaud. Et il est gentil pour de vrai. Pas un miligramme de frime.

Au journaliste qui lui demande le secret de sa forme resplendissante (la question à cent piastres...), il répond: manger des crudités, suivre un régime très serré et ne surtout pas fumer... avant qu'il ne s'allume une cigarette et ne fasse se bidonner son auditoire.

«Je ne jogge pas, je chante», reprendra-t-il plus tard, s'adressant en anglais au journaliste de la chaîne anglaise. À un autre, il ajoutera que la nourriture de l'artiste n'est pas la récompense financière, mais plutôt le silence profond d'un public attentif ou encore les balcons tout pleins de gens debout, qui l'acclament un samedi soir.

«Ce sont les bravos qui vous font vivre. On vit pour ça et on en meurt», laisse-t-il tomber, le visage recueilli.

Une première depuis sept ans

Demain soir au théâtre Saint-Denis, le public d'ici sera là pour acclamer ce monstre de la variété française. Une première depuis sept ans pour le sexagénaire - d'où la tenue d'une conférence de presse.

Une semaine plus tôt, je téléphonais à Bécaud chez lui, dans le Poitou. Il disait de sa voix tonique le grand plaisir que lui procure un passage en Amérique francophone. Aussi bizarre que cela puisse paraître, ces bons mots pour nous ne sont pas dits sur le ton du racolage.

«Vous savez, je connais bien le Québec. J'y suis venu pendant 30 ans, alors je connais bien. Je suis même allé jusqu'à la rivière Mingan», dixit celui qu'on appelle monsieur 100 000 volts. L'aurait-on baptisé ainsi à Manic 5?

«J'aime même l'Ontario quand c'est nécessaire», ajoute-t-il en riant. Le dernier passage de Bécaud en Ontario est d'ailleurs beaucoup plus récent qu'au Québec; en juin 91, il se produisait dans le cadre du Festival franco-ontarien.

-Et comment va le Québec? insiste-t-il.

On l'entretiens brièvement du débat constitutionnel, du Québec divisé en deux sur la notion de souveraineté et patati et patata...

-Ah! ça fait longtemps que c'est comme ça, j'ai suivi ça pendant de longues années.

-Et votre impression, quelle est-elle?

-Faudrait pas quitter la Confédération, tout de même. Faudrait bien affirmer l'identité, mais pas quitter le Canada.

-Et pourquoi?

-Je sais pas...

-Une simple impression?

-Oui... Mais je suis sûr qu'il faut affirmer cette identité. Alors là, complètement. J'ai toujours pensé comme ça... Mais vous savez, je n'y connais rien et je me mêle surtout pas des affaires de mes cousins. N'allez pas voir là-dedans une déclaration», de patiner l'artiste.

Bécaud ne chôme pas

Absent de l'actualité dans le showbizz francophone, Bécaud ne chôme pas, alors là, pas du tout. Sa trajectoire des dernières années? L'Allemagne, l'Amérique latine, le Japon, les cinq continents. Plus de 250 concerts par an! «Je passe plus de temps sur les routes et dans les airs», soutient le chanteur.

«Les gens s'imaginent que je plante des choux. Le Français est très casanier; si vous n'êtes pas en France il croit que vous vous reposez. Et ça tourne! Et ça fait 35 ans que je fais ça. Vous savez, on n'est pas si nombreux à être international. Pour moi, un marché uniquement national n'est pas un marché complet. Faut que le monde soit une grande scène.»

On se souvient que Gilbert Bécaud a déjà travaillé avec Neil Diamond et Stevie Wonder - il dit collaborer encore avec Diamond... Il vient même d'enregistrer un album de blues avec des requins de studio à Los Angeles - on prévoit le lancer dans quelques semaines à peine...

Comment s'imposer hors de la francophonie? «À l'étranger, je ne chante pratiquement qu'en français. Les gens ne se comportent pas différemment... Ça dépend de l'acteur, vous savez. Il faut que les réactions du public au Japon soient les mêmes qu'à Poitiers. Et ça, ça ne dépend que de vous.»À Montréal, Bécaud reprendra la matière d'une longue tournée qui s'est terminée il y a à peine un mois; «Majoritairement, je chanterai mes succès», annonce Bécaud. «Mais je n'interpréterai pas toutes les musiques que vous connaissez. Ce n'est pas un testament, tout de même! On passera pas chez le notaire, ni chez le curé», lance-t-il avant de faire retentir son rire sonore.

Après tant d'années de succès, comment Bécaud voit-il sa trajectoire? «Vous savez, je fais tellement de concerts que je n'analyse pas tellement ce qui se passe. Je fonce, je réagis, je suis comme je suis. En scène, c'est pareil: je ne travaille pas devant une glace lorsque je chante.

«Je ne suis pas un produit comme on dit aujourd'hui dans le showbizz. Je suis un genre de self-made man, je ne travaille pas pour le look. J'ai commencé comme ça il y a longtemps, il est un peu tard pour changer.»