|
Louis Skorecki, Libération, 02/08/2001
Gilbert Bécaud est assis par terre. Un whisky, une
cigarette, quelques souvenirs à contrecœur. Les yeux du plus grand crooner français font des bonds de Pierrot. Il en a vu d'autres, Bécaud. Ses yeux pétillent de malice, de jeunesse. Il a 73 ans, l'âge de Nathalie,
celle qui avait un si joli prénom que les Russes en ont fait une héroïne nationale. S'il était prétentieux, il dirait comme Flaubert: «Nathalie, c'est moi.» Gilbert Bécaud se contente de dire qu'elle n'existe pas. «Elle
a existé, oui, mais après. A ma descente d'avion, à Moscou, une jolie fille m'attendait. Quand je lui ai demandé comment elle s'appelait, elle m'a dit Nathalie. Elle était mignonne comme tout, ils l'avaient bien
choisie.»
En ce moment, Gilbert Bécaud attend l'inspiration. Elle vient toujours. Celui qui a écrit What
Now My Love/Et maintenant et surtout Let It Be Me/Je t'appartiens, ces mélodies entêtantes dont les Américains, des Everly Brothers à Frank Sinatra, ont fait des standards, des rengaines pour l'éternité,
sait juste que pour son prochain disque, c'est Quincy Jones qui sera aux manettes. «Quincy, je le connais depuis vingt, trente ans, c'est un ami.» Pas de fausse modestie, juste cette lueur espiègle dans le
regard: le Pierrot danse en pensant à son prochain maquillage de scène. Il y a trois ans, Bécaud faisait la réouverture de l'Olympia, sa salle fétiche. On retrouvait son dynamisme, sa pêche invraisemblable après
cinquante ans de carrière. Impossible de deviner qu'il souffrait le martyre. Il était en pleine chimiothérapie. Un cancer de la mâchoire («c'est fini maintenant, je suis guéri»). Il n'en parlera qu'après,
avec une grande pudeur. «L'un d'entre eux inventa la mort», c'est ce qu'il chantait plusieurs dizaines d'années auparavant. On n'en saura pas beaucoup plus.
Depuis Quand t'es petit dans le Midi (1993),
autobiographie malicieuse avec l'accent de Toulon, plus de grande chanson. Il est loin, le temps «des bleus et des bosses», quand la maman du petit François Gilbert Silly revendait des bouteilles consignées
pour améliorer la paye de papa, croupier au casino de Nice. Etudes au Conservatoire, rêves d'une carrière classique, Bécaud fait le pianiste pour Marie Bizet, la grande chanteuse réaliste. Un jour, à Alger, elle le
laisse chanter une ou deux chansons, le succès est presque immédiat. De ces choses-là, on ne parle pas. Les choses arrivent, c'est tout. Gilbert Bécaud a la simplicité orgueilleuse des grands artistes de la musique
populaire. Il fait la transition entre Jean Sablon (le Bing Crosby français) et Julien Clerc. Avec ce dernier, son seul «disciple», qu'il a beaucoup aidé à ses débuts, il partage l'étrange privilège de ne jamais
écrire les paroles de ces chansons qui lui ressemblent tellement que c'est un crime. L'univers tendre et électrique de Bécaud est celui d'un grand enfant qui s'offre le luxe d'aller écouter les avions à Orly, le
dimanche, quand les tantes Jeanne sont de passage à Paris, qui tombe amoureux d'une rose des années avant qu'elle ne se fane au Panthéon, sans jamais cesser de faire des bonds à s'en faire éclater la tête.
Sur la scène de l'Olympia, qui est autant son pays que la
péniche parisienne qui lui sert de palace flottant, ses fans se payent régulièrement une cure de jeunesse en le regardant s'agiter vers le ciel des projecteurs. Combien de PDG et de femmes d'ambassadeur ont cassé
pour lui, juste avant Mai 68, du temps où on l'appelait «Monsieur 100 000 volts», les fauteuils rouges de la salle de Bruno Coquatrix? Son public a vieilli, il l'ignore. Même cravate à pois, même costume bleu
électrique, même allure de teenager méridional. Il est beau, Bécaud. Sur son piano magique, plaquant des accords dissonants comme autant de commentaires free jazz («je joue comme ça, je ne sais pas pourquoi»),
Gilbert n'arrête pas de s'étonner de ses propres envolées lyriques. Il fait des bonds, il fait des bonds, le Pierrot qui danse, improvisant un sketch où les musiciens deviennent les personnages de la Solitude, ça n'existe pas ou du Jour où la pluie viendra,
une autre de ses chansons qui ont fait le tour du monde en version américaine.
Il n'est pas interdit de comparer Bécaud à Aznavour. Ils ont
débuté ensemble en 1952-1953, écrivant à quatre mains (Je veux te dire adieu, C'est merveilleux l'amour) des chansons qui sont autant de petits films. Aznavour et Bécaud ont connu Piaf, elle les a aidés à se
faire un nom, traitant le jeune Bécaud, qui a eu l'élégance de ne pas s'en plaindre («Piaf, je l'ai vénérée et détestée à la fois»), avec une certaine rudesse.
Aznavour a compris la leçon. Il a mieux su vendre son image,
n'hésitant pas à monnayer tardivement ses liens avec l'Arménie. Bécaud est resté là-haut, dans les nuages, plus entier, plus vulnérable. La rose, toujours la rose.
Aucun problème de communication avec Stevie Wonder («celui-là, je l'adore»),
avec lequel il a composé et enregistré une chanson inédite. «On a fait ça dans une église, ça parle des nuages, de la mer. Il a la main de Dieu sur son épaule, lui.» Beaucoup de respect pour Frank Sinatra: «Il
a un timbre étonnant, d'une grande sûreté. Je l'ai souvent rencontré. D'ailleurs, il me doit encore 3000 dollars.»
Bécaud a une certaine tendresse pour la musique gospel, il se
sent proche des chanteurs country, adore Johnny Cash. Les catégories, ce n'est pas important: «Piaf, par exemple, quand j'ai écrit pour elle, je me suis plié à son style.» L'important, c'est quoi, alors? Aran, son «opéra
brutal», mal accueilli à sa création en 1962 mais qui n'a jamais cessé de tourner dans le monde. Bécaud en a fait un enregistrement privé («ça m'a coûté une fortune»), juste pour montrer aux différents
chefs d'orchestre «comment ça doit être joué».
L'entretien touche à sa fin. Bécaud n'aura parlé ni de ses deux
femmes, ni de ses six enfants. Il regarde ses pieds. «Je ne suis pas coquet. Je dois acheter une paire de godasses tous les quatre, cinq ans. Mon pantalon, il a des franges. Mais ce n'est pas un style. C'est
vrai, il est cuit.» Le temps passe à quoi, entre deux Olympia, deux disques? «J'ai une ferme dans le Poitou où j'élève des chevaux arabes. Il y a trois ans, je jouais encore au polo.» Pas de regrets? «J'aurais
aimé faire davantage de films. Mais en France, on ne mélange pas la variété et le cinéma.» Malgré le Pays d'où je viens de Marcel Carné, les propositions n'ont pas suivi. «Mais je suis toujours partant
pour faire du cinéma si on me propose un bon rôle.» Le cinéma, Gilbert Bécaud adore. «Je regarde des films de guerre, des vieux westerns, des trucs comme ça. Si Rio Bravo passe ce soir à la télé, je m'assois et je ne bouge plus. Ce que je n'aime pas, ce sont les films intellectuels. Les trucs italiens avec Marcello Mastroianni, ça me gonfle.».
|