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Gilbert Bécaud sait encore faire plaisir aux gens

Marie-Christine Blais, La Presse, 01.06.95

Du gros plaisir tout rond comme un ballon rouge, rafraîchissant comme un popsicle et tonique comme un smart drink , voilà ce que Gilbert Bécaud nous a offert comme on offre un bouquet de lilas, hier au théâtre Saint-Denis (il y sera de nouveau ce soir, ainsi qu'en supplémentaire au Capitole de Québec les 2 et 3 juin).

C'est à une foule de petits détails que nous avons su tout de suite que nous aurions affaire à un pro, un vrai, au sens élevé du terme, un de ces rares troubadours qui se sont donné pour mission d'alléger le fardeau des pauvres gens en les faisant sourire, rêver et chanter. Et que Monsieur Bécaud le soit depuis maintenant plus de 40 ans ne lui enlève rien, bien au contraire.

Il nous a rassurés quand nous avons aperçu, à l'avant-scène, son éternel piano à queue dont les deux pieds avant sont surélevés, ce qui lui permet de jouer presque debout et donne toujours l'impression que le bel instrument noir fait le beau devant son maître.

Il nous a fait sourire quand, pendant Il est à moi (l'Olympia) , il s'est littéralement mis en scène lui-même, répétant sous nos yeux les gestes qu'il accomplit presque tous les soirs de sa vie en coulisses, que ce soit la cigarette qu'il fume avidement ou le petit verre réconfortant qu'il avale sec.

Il nous a fait rire comme des fous quand, ayant malencontreusement arraché le pied de son micro, il a improvisé un numéro quasi burlesque, suivant telle une ombre le régisseur en quête d'un autre pied de micro, hurlant à gueule-que-veux-tu que «ce n'était pas la bonne pitoune» qu'on leur avait remise pour réparer les dégâts . . .

Il nous a aussi fait chanter, bien sûr, que ce soit la si belle Le bain de minuit ou Quand il est mort le poète . Il nous a également émus quand, après avoir chanté L'absent , il s'est appuyé, les larmes aux yeux, au bras de son guitariste . . .

Il en a même surpris plus d'un en intégrant un véritable solo de guitare électrique rock à La solitude, ça n'existe pas , témoignant une fois encore de son incroyable sens de la modernité, sans jamais sombrer dans le ridicule.

Et puis, il a mimé les textes de ses chansons, suivant comme d'habitude Le petit oiseau de toutes les couleurs que l'on voit presque sautiller, fait applaudir ses cinq solides musiciens dès la troisième chanson, connu une des peurs de sa vie quand une fan fanatique est montée sur scène sans qu'il s'en aperçoive, ce qui ne l'a pas empêché de poursuivre sa chanson (Quand la musique s'arrête) comme si de rien n'était, menant simplement et fermement la dame en coulisses.

En fait, il n'a rien ménagé pour nous rendre heureux : des éclairages soignés, une levée de rideau efficace, des arrangements parfois classiques, parfois innovateurs, quelques nouvelles chansons tirées de son dernier disque, Une vie comme un roman , mais aussi de nombreuses classiques, celles pour lesquelles on l'aime depuis si longtemps, le jeune homme de 68 ans.

Bref, tout le monde souriait d'aise, hier soir, sans même en avoir conscience, délesté des soucis, du quotidien, de l'âge ou de la solitude. Monsieur Bécaud est un de ces artistes qui font du divertissement un art noble . . .

Gilbert Bécaud, au théâtre Saint-Denis ce soir et au Capitole les 2 et 3 juin.