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Le roman d'une vie selon Bécaud
Marie-Christine Blais, La Presse, 24.04.93
Il n'y a pas d'âge pour les premières fois, dit-on. C'est vrai de vous et de moi, c'est
vrai de Gilbert Bécaud aussi.
En effet, six mois après son spectacle dans le cadre des FrancoFolies de Montréal, au
cours duquel il nous a tous mis dans sa petite poche d'en arrière en deux temps trois mouvements, Gilbert Bécaud lance un disque comme il n'en avait jamais fait auparavant. Un disque intitulé Une vie comme un roman.
Cette vie, c'est la sienne. Et chacune des seize chansons en est un épisode, de son enfance à aujourd'hui, de 1927 à 1993.
Le côté «première fois» ne s'arrête pas là. Toutes les musiques, signées Bécaud,
sont uniquement des compositions de blues et de jazz, interprétées d'ailleurs par des musiciens du cru, comme Chuck Domanico à la basse et Sol Gubin à la batterie! Plus fort, toujours plus fort, on entend
régulièrement, entre les chansons, des bruits de la vie quotidienne de Bécaud et des voix, celle de Bécaud lui-même racontant une anecdote, celle de sa mère s'inquiétant de la santé de son fils, celle de son fidèle
parolier et ami Pierre Delanoë décrivant Bécaud, etc.
Toutes ces premières se résument en fait en une seule: Bécaud a travaillé avec le réalisateur Mick Lanaro, à qui on doit des albums qui ont bouleversé
certaines règles établies, comme Nougayork de Claude Nougaro et Alors regarde de Patrick Bruel.
«C'est l'impertinence et l'insistance de Lanaro qui ont eu raison de mes hésitations, explique un Bécaud encore
un peu sceptique, mais content. Il a été très fort. Au début, il m'agaçait pas mal, du genre Ding dong, oh merde, c'est encore Lanaro à la porte! (rires). Ça m'a pris un an et demi avant de me décider. L'orgueil en
prend un coup, lorsqu'on raconte sa vie. Et puis, c'est chiant, parler de soi! Tout ça sur du blues, du jazz! Je ne savais par quel bout commencer. Mais Lanaro a eu raison d'insister.»
Il a eu raison, en
effet, ne serait-ce que parce qu'Une vie comme un roman relate des moments particulièrement intéressants et souvent méconnus -du moins aujourd'hui- du parcours de Bécaud. Par exemple, Aran (L'opéra) relate la genèse
de L'Opéra d'Aran, composé par Bécaud lui-même à la fin des années 50, bien avant qu'un dénommé McCartney songe à un oratorio. À sa création, en 1962, L'Opéra d'Aran a connu un succès critique et cent
représentations consécutives, un exploit en soi, dont six à la salle Wilfrid-Pelletier de notre Place des Arts.
La cabane blue
Quant à elle, La cabane blue narre un épisode particulièrement intense
et personnel de la vie du chanteur. Cette fameuse cabane avait été construite par Bécaud lui-même pour y travailler en paix et en tout temps avec ses paroliers: «Quand j'ai divorcé, j'ai dû vendre la maison. On ne
pouvait trimballer la cabane, je l'avais construite seul et elle n'était pas solide. C'était une vraie cabane, quoi! On s'est donc mis tout autour, avec les copains, et nous l'avons immolée par le feu. On ne pouvait
pas la vendre, on ne pouvait pas la laisser... J'ai gardé une porte, quand même. Elle est dans un coin, chez moi. Elle ne s'ouvre sur rien, mais elle est là.»
Autre moment fort, Il est à moi (L'Olympia).
Depuis ses débuts, Bécaud a établi un record sur la légendaire scène parisienne, y effectuant pas moins de 29 passages. C'est là, en avril 1954, que des milliers de jeunes, emportés par leur enthousiasme pour
Bécaud, saccageront 500 sièges de la salle de 2000 places et que Bécaud démolira le piano sous le poids de sa fougue! Des sources généralement bien informées soutiennent également qu'une vingtaine de petites
culottes de jeunes filles jonchaient la scène! En 1954! C'était le début de la légende de «Monsieur 100 000 volts»... On en apprendra encore et plus en lisant les vingt pages que consacre à Bécaud la revue Chorus
dans son troisième numéro. Indispensable pour les mordus!
Une vie comme un roman a été construit comme un scénario de film, avec «story board» et scénario à l'appui, décors -Lanaro a en effet utilisé
diverses générations de micros pour l'enregistrement à Los Angeles- et même générique, puisque la première pièce de l'album, Ouverture, est une pièce instrumentale. Pourquoi ne pas avoir alors baptisé le disque Une
vie comme un film? «Parce qu'en général, les bons films sont tirés de romans, autant remonter directement à la source (rires)!»
Tout ce cadre septième art n'empêche pas Bécaud d'affirmer: «Il n'y a aucun
cinéma dans ce disque, aucun trucage, aucun instrument électronique. Tout a été enregistré en direct, avec l'orchestre autour de moi, en deux prises maximum, avec un début, un milieu et une fin. C'est pour cela que
je demande aux gens d'avoir la gentillesse d'écouter l'album de la première à la dernière note. On l'a écrit exprès pour qu'il soit écouté de cette façon.
«Ce n'est pas un disque testament ou bilan, précise
Bécaud. C'est simplement l'histoire d'un type, quoi! J'aurais toutefois largement préféré que ce soit l'histoire d'un autre type que moi (rires)».
Et, une fois réalisées les versions allemande, italienne,
espagnole et anglaise d'Une vie comme un roman, l'infatigable Bécaud s'attellera à son prochain projet... qu'il tient bien sûr secret: «Vous allez avoir toute une surprise, laissera-t-il échapper, toujours en riant!
Cette fois, c'est sûr, les gens vont penser: «Il ne va pas bien, il est gonflé, il est vraiment temps qu'il s'arrête!»
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