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Parcours d'un monsieur électrisant

Alain Brunet, La Presse, 19.12.01

La facture d'électricité étant définitivement réglée en ce bas monde, Monsieur 100 000 volts peut désormais vaquer à ses occupations... célestes. Or, pour celles et ceux qui n'ont pas encore décroché de cette bonne vieille terre, quelques réminiscences s'imposent.

J'ai assisté à une paire de ses tours de chants. Mémorables. Gilbert Bécaud était alors dans la soixantaine, il gérait un patrimoine encore électrisant. Même en fin de parcours, il arrivait sans problème à vous asséner toutes les décharges nécessaires à l'émerveillement. Assurément, le récital du vétéran n'était pas livré sur le pilotage automatique.

Plutôt que de se rouler dans ses lauriers, cette authentique bête de scène faisait fondre illico vos préjugés au bout de deux ou trois... volts. Les 99997 suivants s'avéraient passionnants, même pour un jeune chroniqueur féru des Talking Heads, Joy Division et autres Clash.
Bécaud s'obligeait effectivement à être «neuf chaque soir», pour reprendre une expression suggérée plus tard au cours d'une interview.

Cette conversation fut, d'ailleurs, aussi marquante que ses vibrants spectacles. Malboro au bec, ballon de pinard à la main, mine rougeaude, les deux hémisphères légèrement givrés, il se livrait en toute modestie. Complètement trippeux, avais-je constaté. Qui plus est, d'une passion contagieuse, celle d'un humain qui ne s'est jamais ménagé.

Bécaud, en fait, avait l'aura des grands artistes de variétés, dont l'impact immense et la longévité reposent sur un alliage solide d'accessibilité et de profondeur. Il avait tout pour lui, Monsieur 100000 volts: crooner séduisant, authentique animal des planches, mélodiste doué, musicien accompli, interprète au timbre singulier, fagoteur de tubes, les antennes toujours déployées. Aucunement nostalgique, de surcroît: «Ce qui m'intéresse, c'est demain. Aujourd'hui, c'est limite.»

Ce qui m'avait aussi marqué, c'était son attachement indéfectible au métier qu'il exerçait. En rien racoleur, il disait «préférer convaincre que plaire», ce qu'il faisait d'ailleurs admirablement. N'était-il pas de ces rarissimes francophones à avoir percé les forteresses du showbiz amerloque? Frank Sinatra, Bob Dylan, Barbra Streisand, Stevie Wonder, Judy Garland, Neil Diamond, les Everley Brothers ou Sarah Vaughan n'ont-ils pas entonné ses classiques?

Plutôt que de se péter les bretelles, il s'appliquait quotidiennement à réinventer son propre personnage. «Il faut, croyait-il, observer plusieurs fois un chanteur ou un acteur pour savoir s'il crée vraiment.» À n'en point douter, Gilbert Bécaud était de ceux qui créent vraiment. Et qui s'incrustent dans l'imaginaire pour l'éternité.