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Une âme généreuse

Alexandre Vigneault, La Presse, 19.12.01

«Gilbert Bécaud, je le voyais comme un surhomme tellement il avait de l'énergie. Je voyais ses spectacles des coulisses et j'aurais voulu être dans la salle pour partager ces moments-là avec le public, raconte Monsieur Pointu. Je savais qu'il était malade, mais on a toujours espoir que ces hommes-là vont rester pour toujours.»

Trenet est décédé en février et voilà que Gilbert Bécaud part à son tour arpenter les coulisses de l'éternité. Monstre sacré de la grande chanson française des années 1950, l'auteur de Et maintenant/What Now My Love et Je t'appartiens/Let It Be Me fut l'un des rares avec Montand, Piaf et Aznavour à connaître un rayonnement débordant largement le monde francophone.

Gilbert Bécaud, comme le Fou chantant, a entretenu quelques liens privilégiés avec le Québec. La toute première fois qu'il a interprété une chanson à lui, c'était au cabaret Chez Gérard de Québec, à l'époque où il accompagnait Jacques Pills, futur mari de la môme Piaf. Du moins, c'est ce qu'écrit Gérard Thibault dans le livre où il raconte sa vie de cabaretier et de producteur de spectacles entre 1950 et la fin des années 1970.

«En plein milieu du spectacle, Jacques Pills présentait ses musiciens et il a demandé au public s'il voulait que Gilbert Bécaud leur chante une chanson. En 1951, c'était Jacques Pills la grande vedette, les choses ont bien changé», dit M. Thibault. Monsieur 100000 volts était pour lui bien plus qu'une star; un ami, «presque un membre de la famille», avec qui il a parcouru le Québec dans un gros Chrysler lorsqu'il produisait ses tournées aux quatre coins de la province.

«Quand il venait jouer Chez Gérard, on avait toujours un accordeur de piano en coulisses, se rappelle encore M. Thibault, parce qu'il en cassait des cordes! On les changeait entre les sets et entre les spectacles. Le samedi soir, quand il y avait plus qu'un spectacle, il travaillait tard, l'accordeur de piano!» Le violoniste Paul Cormier, mieux connu sous le nom de Monsieur Pointu, vient lui aussi de perdre un ami. Plus encore, son mentor. «C'est lui qui m'a fait connaître, qui m'a mis sur la carte», dit le musicien, qui l'a accompagné sur toutes les scènes du monde.

Sa première rencontre avec le chanteur français remonte au tout début des années 1970. Gilbert Bécaud cherchait un violoniste, Monsieur Pointu revenait d'un séjour aux États-Unis où il avait joué avec des musiciens country. L'audition a eu lieu autour d'un piano sur lequel était disposées une bonne dizaine de bières. «J'avais fait venir une caisse de bière dans le studio juste pour voir sa réaction, raconte Monsieur Pointu. Quand il est arrivé, je lui en ai offert une et il a accepté. Je voulais le mettre à l'épreuve. Il s'en foutait de la bière sur le piano, il voulait un violoneux capable de jouer avec lui.»

«On a fait sa chanson et, après, il est parti du studio très vite pour aller à une conférence de presse, raconte encore le violoniste. Il venait de m'engager sans même me demander mon avis!» Leur collaboration allait durer huit ans et mener Monsieur Pointu en Europe, en Russie, au Japon et en Afrique du Nord. «Il m'en a fait voir du pays!»

Les deux hommes ont renoué en 1997, lors du spectacle de réouverture de l'Olympia, salle où Gilbert Bécaud a connu des débuts fracassants en 1954. «Après le spectacle, il m'a invité à souper sur sa péniche, dit-il. Sa table à manger, c'était un piano à queue dont il avait fait couper les pattes. On mangeait assis par terre.

C'était un excentrique, mais surtout un homme très généreux.»  «C'était un homme qui avait le souci des autres», assure pour sa part Martine Saint-Clair, qui a enregistré L'amour est mort/Love On the Rocks, en duo avec la star française en 1981. Je me rappelle le tournage d'une émission spéciale à la Baie-James où il faisait très froid, poursuit-elle. Il me demandait constamment si j'avais froid et m'avait apporté une couverture. Il était comme ça avec tout le monde autour.»

«Quand je l'ai suivi en tournée au Québec, j'étais impressionnée de voir qu'il arrivait très tôt, avant tout le monde, s'assoyait dans la salle et restait là en silence. J'avais l'impression qu'il préparait son prochain coup, dit-elle. Il aimait casser la routine, surprendre ses musiciens, se dépasser.»