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Disparition d'un des deux derniers monstres sacrés de l'après-guerre

Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale, La Presse, Paris, 19.12.01

Il était, avec Aznavour, l'un des deux derniers monstres sacrés de la chanson française de l'après-guerre. Gilbert Bécaud, né sous le nom de François Silly à Toulon en 1927, est mort hier matin à Paris à l'âge de 74 ans, d'un cancer du poumon contre lequel il luttait depuis trois ans. Des images télévisées le montrent préparant son dernier récital, en 1997, lors de la réouverture de l'Olympia, tirant sur sa cigarette entre deux couplets de Et maintenant..., le plus célèbre de la vingtaine de «tubes» indestructibles qu'il a composés. Celui qu'on avait baptisé «Monsieur 100000 volts», pour son étincelante énergie sur scène, aimait vivre à cent à l'heure et brûlait la chandelle par les deux bouts.

Gilbert Bécaud, dont le style éternellement jeune passait plus mal à un certain âge, avait quitté le haut de l'affiche il y a au moins une vingtaine d'années, même s'il revenait régulièrement chanter à l'Olympia, le théâtre fétiche où il a donné plus d'une trentaine de récitals depuis 1954.

Plus sage et plus économe de lui-même, mais aussi plus classique, son ami et ancien complice Charles Aznavour, de trois ans son aîné, a certes mieux résisté à l'usure du temps et continue d'attirer des foules impressionnantes lorsqu'il revient sur scène: «C'est vrai qu'on voyait moins Gilbert depuis quelques années, disait-il hier après-midi avant de prendre un avion pour la Hollande, mais il était toujours aussi populaire. Tout le monde connaissait ses grandes chansons. C'est-à-dire son oeuvre. Les journalistes avaient inventé une rivalité, une inimitié entre nous dans les années 50. Ça nous amusait beaucoup, et on ne démentait surtout pas.»

Les deux jeunes inconnus, qui s'étaient rencontrés en 1952 par hasard au domicile d'Édith Piaf et avaient fait un bout de chemin ensemble, avaient le projet de faire un album ensemble dans les mois à venir. Sans avoir la dimension de Charles Trenet, disparu en février dernier et qui se confondait avec le siècle, Gilbert Bécaud était une gloire et un classique de la chanson française. L'un des rares à s'être vraiment produits devant le public américain -de New York ou de Boston- et dont certaines chansons avaient fait le tour de la terre.

La vie s'est donc arrêtée un temps dans le pays -notamment à la radio et à la télévision-, on a oublié la traque de ben Laden ou l'actuelle vague de froid pour marquer la disparition du compositeur et interprète de Mes mains, du Jour où la pluie viendra et de Nathalie. Le président Chirac et le premier ministre Jospin ont célébré son génie inventif et sa formidable énergie. Les journaux télévisés des grandes chaînes de télévision ont été principalement consacrés à cette carrière, qui fut à la fois pétaradante dans les années 50, et glorieuse dans les années 60 et jusqu'au milieu des années 70.

On a ainsi vu défiler ceux qui ont été ses complices fidèles tout au long de sa carrière, mais aussi tous les professionnels du spectacle qui avaient un jour ou l'autre croisé le bouillant performer à un moment ou un autre. Julien Clerc avait fait avec lui, c'est-à-dire en première partie, son premier Olympia en 1969. Il se souvient d'un aîné très direct, à la fois professionnel et très cabotin, aimant séduire. La jeune chanteuse franco-algérienne Lâam (prochaine vedette de Cindy, le musical de Plamondon et Mussumara), l'avait croisé il y a six ans à une émission de télé avant de venir chanter une chanson avec lui à l'Olympia: «Il ne supportait pas qu'on le vouvoie, car ça le vieillissait.

Entre deux chansons, il allait fumer une cigarette et boire un coup de whisky. Dans les loges, il essayait mes chapeaux. Il aimait vivre et il était très drôle.» Jean-Michel Boris, neveu de Bruno Coquatrix et ancien directeur artistique de l'Olympia, se souvient de son premier récital solo boulevard des Capucines: «C'était en février 1954. L'année précédente, il avait chanté quatre chansons en première partie d'une vedette de l'époque, Marie Bizet. Cette fois, on lui avait donné une matinée. Ça s'est terminé sur une émeute. Gilbert se démenait, courait dans tous les sens, dansait avec le micro, chantait dos au public, cognait tellement sur le piano que les spectateurs, tous des jeunes, avaient à leur tour démoli une partie des fauteuils. Tout ça, c'était avant les Rolling Stones, Johnny Hallyday, etc.»

Confirmation de Pascal Sevran, parolier et ancien animateur de La Chance aux chansons à la télé: «Trenet avait introduit le swing dans la chanson. Bécaud a indéniablement introduit le rock. Au moins dans ses débuts. Par la suite, il a tout fait, car c'était un vrai compositeur, un grand mélodiste, qui ne faisait jamais deux musiques pareilles.» De son côté, Pierre Delanoë est venu parler d'une collaboration qui a duré près d'un demi-siècle.

Parolier prolifique, auteur de quelque 5000 chansons, Delanoë a signé une majorité des 400 chansons enregistrées par Bécaud, dont la formation était celle d'un musicien et qui n'a jamais écrit un texte de chanson de sa vie.

«Parfois, c'était lui qui trouvait le début d'une mélodie, parfois j'avais le début d'un texte, et il enchaînait aussitôt. Un jour, il était revenu en avion à Paris en compagnie d'une chanteuse qui avait des chagrins sentimentaux. Une fois chez lui, elle s'accoude au piano et lance pensivement: Et maintenant, qu'est-ce que je vais faire... Bécaud attrape la phrase au vol, me téléphone pour me dire: «J'ai un début de chanson formidable...» Une autre fois, on est chez lui, c'est l'été, il fait très lourd depuis plusieurs jours. En regardant les nuages noirs, je dis: Le jour où la pluie viendra... Gilbert se précipite au piano et me donne les premières mesures de la chanson...»

Bécaud avait indéniablement la fougue du méridional, qui réagit au quart de tour et ne tient pas en place. Il avait aussi volontiers mauvais caractère. Victime (comme d'autres artistes) d'un canular télévisé, où un journaliste feint de le confondre avec le présentateur du téléjournal, il lui flanque une gifle en hurlant: «Je m'appelle Gilbert Bécaud! Change de métier: on manque de bras dans l'agriculture!»

Cette énergie, il la mettait d'abord au service de la scène, où il faisait un véritable numéro d'acteur et de danseur (là où Aznavour et tant d'autres étaient plutôt plantés derrière leur micro). «Le moment le plus important pour un chanteur ou un acteur, c'est le contact avec le public», disait-il. Ses spectacles avaient un côté volontiers théâtral. Certaines chansons également, Les Marchés de Provence, ou les numéros qu'il exécutait avec Monsieur Pointu.

Comme pour Trenet, ou Aznavour, ou Ferré, dont le meilleur de l'oeuvre s'est arrêté quelque part dans les années 70, Gilbert Bécaud, sans jamais être mauvais, a commencé à cette époque à refaire du Bécaud, avec toujours de la qualité, mais l'inspiration en moins. Peut-être la diversité même de ses musiques et son absence de classicisme tranquille lui ont-ils nui pour la poursuite d'une carrière de chanteur populaire, capable de remplir comme Aznavour des salles de 3500 places pendant un mois à plus de 70 ans.

En 1997, la silhouette alourdie, le souffle un peu court, il avait refait une dernière fois l'Olympia. Devant un public de fidèles, mais qui avait quelque peu rétréci. «Un Olympia de trop», avait-il dit à Jean-Michel Boris. Mais qu'importe: même à plus de 70 ans, monsieur 100000 volts, qui venait d'ailleurs de terminer un album (Mon cap) en studio, n'avait tout simplement aucune intention de «faire ses adieux».